jeudi 31 mai 2012

Je ne sais pas 35

35

Un homme nu sur le bord d’une falaise, seul, affrontant le vent comme un oiseau, les pieds dans un mélange de terre et de sable, dans la chute du jour, la musique est forte, aussi forte que la volonté de voyage, dans la récurrence des vagues, les vagues, les enfants sont en vacances, le corps dans la rythmique, il danse, le sourire, la conscience du volume dans la résistance, dans les odeurs enrobantes, il danse, la peau se couvrant d’un voile de sel, l’amour, l’amour, l’amour dans le manque, dans la déstructure, dans l’envie de se voir, dans la vérité de ce qui nous dégoûte l’un de l’autre, l’un de l’autre, les bras ouverts prêts à accueillir, accueillir dans la naïveté des enfants, dans le présent loin des projections, la solitude nécessaire, nécessaire, les amants pour la vie peut-être, peut-être, ne rien certifier et rester sur le bord de la falaise dans la beauté des éléments. Une chaise sur le quai d’une gare, une chaise c’est fait pour s’asseoir et regarder passer les trains de marchandises, ceux qui ne s’arrêtent pas, une chaise avec un sac à côté, des tartines et un thermos, du café fort pour ne pas en rater un, ne pas fermer l’œil, le sourire des passagers qui font signe, faire un signe à celui-là qui attend, le train, le bon, celui qui l’emmènera ou qui le ramènera, toujours on revient, toujours le long des fleuves, on revient. Qu’importe ce que l’on pense, il reste ce qui est, là devant nous et que nous ne pouvons nier, l’évidence de la vie, telle qu’elle est, dans l’urgence des interventions, dans les sirènes, à nous de voir, d’entendre, de sentir, il n’y a pas de réponses, il faut regarder, regarder, le recul nécessaire pour voir le soin des larmes nécessaires, la conscience de la mort pour enfin voir la vie, au bord de la falaise, dans le vacillement, la flamme chancelante d’une vie, dans la nudité d’un corps malmené, loin de celui dont nous rêvions, dans ce qui nous sépare de l’image de la perfection, dans le départ de ce qui ne devait pas rester, les scories, ne rien tenir, laisser aller, ne pas s’interdire, se permettre de dire, être des enfants, vouloir le bien de l’autre dans la violence de notre vérité, prendre position, ne pas faire semblant que rien n’existe, considérer notre présence. Accepter la poésie quotidienne de ce qui nous est donné à voir dans l’engrangement des images belles de ne pas savoir qu’elles le sont, la beauté intime d’un moment que nous sommes seul à voir, les yeux ouverts, les yeux ouverts dans le vertige de la falaise quand une femme a le visage fermé de colère, la lumière, autre chose, la lumière dans les paroles inutiles, il n’y a rien à ajouter, rien, l’abstraction. Les miettes sur la table, la marque d’un passage, les miettes des regards, les miettes, se contenter, non, ne plus se contenter, avant les miettes quelque chose, un instant, le temps de se regarder, de se dire hors du contentement, de se voir avant le départ, peut-être tout à l’heure ou bien plus tard, avant nous voir, nous regarder dans l’entièreté, dans les plis, hors de l’ennui et avant le temps nécessaire à se retrouver, l’odeur, olfactif, sentir le corps dans l’intimité, cloaque, assoiffés de sels, le ventre tordant le corps, les larmes jaillissent le manque, la mort presque, à quoi ça tient la vie, l’espace d’expression de la matière, le chancre, les êtres se consument, il n’y a pas de paroles, des gémissements au mieux, dans les rigidités de la calcination, dans les cris de l’endormissement, le silence, l’effacement de l’un ou de l’autre, vivre dans l’évanouissement de ce que nous croyions être, il ne reste rien, le primaire, l’odorant, les animaux se lèchent, se lèchent. Les hommes nus aux bords des falaises dans la douceur des peaux réchauffées au soleil des jours d’abondance, dans le serrement des liens, dans la jouissance, combien jouissent encore, combien se lèchent encore dans l’odorante présence, dans le désir de ce qui dégoûte, aimer ce que nous sommes.

mercredi 30 mai 2012

Je ne sais pas 34

34

Emu jusqu’à la gorge, le serrement pour retenir, un homme passe, toujours le même, le même. Au-delà du visage il y a le visage percuté par la lumière, rendant les zones d’ombres, les orbites dans la sculpture de l’arcade, la naissance du nez, la bouche, la commissure, tout ce que l’on ne voit pas et qui crie, il y a des femmes, toujours différentes, le vent assèche la peau, des gerçures dans l’absence des bouches, quand il s’engouffre, le vertige. Il y a des tas de pierre, des bras plus longs que la normale, la charge, la brisure d’une réponse attendue, ne rien voir venir, venir, il y a ce que l’on regarde et les yeux qui le regardent, il y a des hommes que l’on reconnaît et qui font semblants de ne pas voir, mais on les aime quand même, c’est difficile de voir quand on ne veut pas voir, parfois il y a des surprises, une surprise suffit, l’homme repasse, lui aussi il attend, dans l’inquiétude comme si quelque chose se jouait, dans la course des enfants les pieds claquent. Une paire de ciseaux, la coupure signifiant la distance, nécessaire ou subie, une femme à nouveau, derrière les enfants il y a toujours une femme, les enfants regardent ce que les adultes ne voient plus, les adultes regardent ce que les enfants ne voient pas encore, encore, rien n’est certain dans la balance. Dans les barrières enfermées, certains font signes, c’est beau d’être un enfant.

mardi 29 mai 2012

Je ne sais pas 33

33

Dans la nécessité, ne pouvant faire autrement, dans la nécessité venir ou aller, absolument et pas autrement, si tu viens, viens absolument ou ne viens pas, ne viens pas, rester seul c’est mieux, nous nous décevrons de toutes les façons car nous attendrons, n’y allons pas, restons là où nous en sommes sans croire que nous pourrions rencontrer l’inconnu, s’enfermer afin d’éviter les déceptions, les infortunes, rien à prendre, il n’y a rien à prendre, ne viens pas, il faudra se déchaîner, nous n’aurons pas le temps et encore moins l’énergie de tomber les masques, ne viens pas, il faudra se déshabiller et il fait froid, c’est l’hiver par ici, l’hiver, l’hiver, dans la générosité nous ferions semblants d’avoir chauds, semblants, dans l’insupportable mascarade, nous resterons dans les camisoles, cries, hurle ta libération, seuls, ne nous chargeons pas des déguisements, nous punaisons des dessins d’enfants sur les murs de l’isolement dans les prisons de velours, dans l’onctuosité d’une porte fermée, seuls malgré la présence, ne viens pas, le souvenir de ton odeur, l’odeur, la somme de ce qui se cache dans les plis, la dissimulation, sentir pour voir, dans l’urgence de répondre à la priorité, animal dans le sang chaud des canines, l’enfant cherchant le sein, la privation nécessaire, l’arrachement, libérateur, seuls, seul, accroupi dans le vomissement, ne viens pas.

lundi 28 mai 2012

Je ne sais pas 3

32

Attendre que quelque chose se passe, ne pas partir, attendre, accepter la tâche, dans la colère de ne pas y arriver, en vouloir même aux lumières des fenêtres, il faut que tout aille fort, vite, il faut quelque chose dans cette attente insupportable, rien ne peut venir du dehors, chanter la bouche ouverte, le dedans, le dedans, dans la nécessité, l’urgence, prendre ce temps dans l’urgence, le temps nécessaire à l’éclosion, ne rien galvauder dans la vulgarité, embellir dans la solitude, un trait rouge, des visages illusoires dans le sourire des vitrines abandonnées, une image arrêtée, entre ombre et lumière, le portrait proche et loin à la fois, tellement loin, se perdre, se perdre et décevoir, se tenir là malgré, incomplets.

dimanche 27 mai 2012

Je ne sais pas 31

31

La solitude, la solitude suffisante et nécessaire dans la vibration des cordes, la voix, dans les mots, le son, les sonorités, l’inflexion, ne pas infléchir, une connotation impossible, la complainte, le refus, le refus de la complainte, ne pas geindre, la solitude, avancer, le silence extérieur, l’antre s’exprime, l’antre, une écharpe de laine imprégnée de son odeur, dans la crainte du noir ne pas allumer, dans l’affrontement des limites, surtout ne pas allumer, dans la respiration haletante, la peur dans la béance de ce qui nous attend, la béance, une bouche, malaxe, la chair et ses fibres, les êtres carnassiers, l’arrachement, des membres dispersés dans les cris de douleurs impossibles, vivre, vivre, vivre.

samedi 26 mai 2012

Je ne sais pas 30

30

Les bruits d’un couloir, les rainures d’un plancher, l’attente d’une réponse, lui, couché derrière la porte attendant l’ombre des pieds, le son des talons, la vie, les serrures, ce n’est pas encore, bientôt, peut-être, ne pas partir, se dire que certainement ça va venir mais en douter, douter de la parole, comme s’ils avaient dit et qu’ils n’allaient pas tenir, les promesses, les promesses, dans l’enfance il a attendu déjà, déjà il demandait que l’on tienne les promesses, la parole donnée, démissionnaires, absents, l’appel des registres, les quatre pieds d’une chaise, une chaise dans la promesse de son utilité, s’il lui manque un pied elle ne tient plus sa promesse, on la jette, ce qui est dit est dit, comment peut-il en être autrement, alors il n’y a plus rien, si ce que l’on dit n’est pas dit, il n’y a plus rien, du vent, un courant d’air sous la porte, on ne peut plus rien attendre, il ne faut rien attendre, mais parfois il est impossible de faire mieux que d’attendre, les réponses, une correspondance, il attend une correspondance, la porte, non. Dans la poussière du jour éclairée par la lumière du soleil, on ne s’imagine pas qu’il y ait autant de choses qui volent, il faut s’arrêter pour les voir, sans ça on passe à côté. Etendu sur le sol son corps, il ne se relèvera plus, il est mort d’avoir attendu une réponse à sa correspondance, des gens le pleurent, c’est triste ils disent, il attendait et personne n’est venu, même pas un courrier, il est mort étendu dans la poussière que soulève le jour, recroquevillé comme cherchant la chaleur, il est beau dans la lumière du soleil, le corps nu couvert d’un sous-vêtement blanc, les jambes ramenées à la poitrine, sur les lames, le temps, longtemps, il a résisté combien de temps à attendre, enfermé dans le bruit des portes et des serrures, seul dans la beauté, l’immobilisme de l’urgence, submergé par le doute de faire partie, dans la désintégration, l’inconnu dans le coin de la pièce, le silence règne, dérangeant plus que la mort, le silence qui permet de prendre conscience du bruit, l’omniprésence, une suspension, de l’ordre de l’impalpable, l’air, ce qui entoure et se meut dans le déplacement, le frottement des fibres des vêtements, la respiration, et malgré tout l’extérieur, les grues, les voitures, les marteau-piqueurs, les cris, la colère dans l’attente d’un signe, sortir, une délivrance, appartenir, appartenir. Dans le relâchement de son visage, sa libération, le sourire de ne plus attendre, il est plus qu’il n’a jamais été, dans la considération de son histoire, dans la confiance qu’il a porté aux autres, l’espoir que quelqu’un pousse la porte, la confiance, il est la correspondance, la réponse à la lettre dans l’insouciance du jugement, celui qui a cru, combien de temps, quelle souffrance dans la générosité de l’absence, un homme enfant dans la dépendance à l’acquiescement, attendant la permission d’exister, un être oublié derrière une porte ouverte qu’il suffisait de pousser, dans la sécheresse poussiéreuse il reste sa trace sur le plancher, un fœtus adulte, un homme pas né aux yeux des autres, seul, un cri muet, la croyance ultime en la promesse de ce que nous sommes les uns pour les autres. Il aura fallu qu’il meure, ou, qu’il ne vive plus pour enfin exister. Dans ces solitudes ordinaires certains continuent à marcher pendant que d’autres se couchent sur des planchers.

vendredi 25 mai 2012

Je ne sais pas 29

29

Le dos, dans la voûte, au bord de la falaise, le dos, dans le cri des oiseaux, l’horizon dans la fixité du corps, le vacillement dans l’opposition, le vent, la tôle rouillée, sourd d’une pulsation, incapable d’entendre le grincement, l’érosion lente, les mâchoires de l’étau qui serrent, le temps, l’écoulement des rigoles, le remplissage des bassines, les poignées d’agrippement, se tenir, tenir dans l’opposition, autant de marques, des stries, le départ, trop lourd, bien trop lourd. Les sentiers abruptes dans l’ascension, étroits, dans l’articulation des chevilles les hommes marchent au bord, dos à la terre, plus loin que la pointe, l’envergure, l’avancée, la progression, à la recherche de l’enfant, le premier cri, nu de ce qui encombre, les omoplates et la nuque, la nuque dans la coupure, les conversations abrégées dans la précocité de l’essoufflement, la peau coincée dans la fermeture éclair, la douleur, le mouvement des villes abandonnées, les pierres brisent les vitres dans l’arrachement des enseignes, un homme de dos au bord, un balcon sans garde-fous dans le déchaussement des pierres, le marbre, essouffler alors que rien n’a commencé, froid, froid, sur le plongeoir dans le bleu délavé du fond, les jambes ballantes, assis, là, dans l’intensité du dos, attendant l’impulsion d’un mouvement, le ressac, la déflagration, un constat d’inertie, le verdict du chemin parcouru, la chambre d’un hôtel résonnant, suranné, l’absence de la présence passée, ils se balancent les hommes pendules, dans le décompte de ce qui reste, l’inventaire des solitudes ordinaires, il n’y a plus mais il reste.